Le livre dont je parle dans cette chronique est Etre radical : Manuel pragmatique pour radicaux réalistes, plus connu et disponible sous le titre anglais Rules for Radicals de Saul Alinsky.

          

Le but de ce livre est de dresser la liste des règles qui permettent d’être un activiste efficace. Il se veut à l’usage des activistes de causes sociales et même si tout n’est pas applicable à la libération animale, il regorge de bons conseils que nous pouvons utiliser dans notre lutte.

 

Une des idées est qu’il faut partir du monde actuel pour le changer vers le monde dont on rêve. En effet, on travaille à changer le système actuel, pas à en créer un de toutes pièces.

Dans la même idée, il explique qu’il y a communication uniquement quand les autres comprennent notre message. Et comme les gens comprennent uniquement des choses en relation avec leur expérience, il faut donc rester dans ce cadre.

Ainsi, parler de ségrégation à un cadre blanc qui n’en a probablement jamais fait l’expérience ne va pas créer une communication entre les 2 interlocuteurs, et encore moins créer une réponse émotionnelle chez celui-ci. Pour qu’il y ai communication, la personne doit pouvoir s’identifier, rapprocher cela à une situation vécue. C’est là que les métaphores peuvent être utiles.

Parler de la souffrance des animaux en terme de souffrance humaine aide ainsi à créer une connexion et une réponse émotionnelle. Dans bien des cas, je pense qu’un support vidéo parle de lui même, mais si l’on n’en dispose pas et veut aborder la séparation d’une vache et de son veau, il peut être efficace de le faire de la façon suivante : « Vous avez probablement vécu des séparations douloureuses, voire la perte d’un proche. Vous vous souvenez à quel point c’est terrible ? Et bien les vaches subissent la même épreuve chaque année, lorsque l’on retire leur veau dès la naissance. Elles appellent par la suite leur veau pendant des heures, des jours dans des cris de détresse. » Ce message est bien plus émouvant que « Les vaches souffrent de la séparation avec leur veau et l’appellent pendant des jours. » car il est personnel.

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Le passage suivant est très intéressant pour la cause animale :

A quelques exceptions près, les choses justes sont faites pour les mauvaises raisons. Demander aux gens de faire les choses justes pour les bonnes raisons revient à se battre contre des moulins à vent.
La bonne raison est introduite uniquement comme justification morale d’une fin déjà obtenue pour une mauvaise raison. Il faut du coup chercher et utiliser les mauvaises raisons pour arriver à la bonne fin.

Appliquons cela aux transports : les gens prennent le bus parce que cela coûte moins cher, que se garer est un calvaire,… Ils le font pour des raisons égoïstes. Mais si vous leur demandez leurs raisons, ils vous parlerons aussi d’écologie. Pour augmenter la fréquentation des transports en commun, il existe différents leviers comme augmenter les économies réalisées (en augmentant le coût d’utilisation d’une voiture ou diminuant les prix des abonnements) ou rendre plus difficile le stationnement.

Appliqué au véganisme, cela ouvre tout un tas d’opportunités. Il n’est pas nécessaire de se concentrer sur la morale et l’éthique. Toutes les « mauvaises » raisons, plus ou moins égoïstes, d’arrêter ou diminuer l’exploitation animale sont bonnes à utiliser. Le but n’est pas de rendre les gens végans pour l’éthique mais de faire en sorte qu’ils n’utilisent plus de produits issus de l’exploitation animale, quelques soient les raisons. Comme les gens préfèrent agir pour obtenir un bénéfice, leur parler de leur santé, de la perte de poids, … est une bonne « mauvaise » façon de les intéresser au véganisme.

 

Autre citation tout à fait applicable :

Tout le monde à une raison pour ce qu’il fait et ne fait pas. Toute action est rationalisée.

On retrouve là l’explication des fameuses excuses que nous sortent les carnistes pour justifier leurs actions. On ne mange pas de viande pour nos raisons et eux ont également leurs raisons de le faire. Et ce n’est pas pour rien que lorsqu’un végan détruit une à une les raisons données par un carniste, ce dernier termine par une raison qui ne peut pas être contrée « oui mais j’aime le goût ». Pas sûr que ce soit une raison suffisante pour tuer un animal mais c’est pour lui une raison qui lui permet de ne pas perdre la face.

 

Un autre concept à avoir en tête :

Une révolution est souvent suivie d’une contre-révolution. Un effet secondaire, un autre problème créé par la résolution du premier problème.

Il est évident que lorsque la consommation de boeuf baisse suite à un scandale, les steaks de boeuf ne seront pas tous remplacés par des steaks de sojas. La demande de poulets va en partie bénéficier de ce détournement des produits bovins. On fait alors 2 pas en avant et 1 pas en arrière.

 

On trouve également dans le livre toute une reflexion sur la fin et les moyens, ce qui amène à une série de règles dont voici celles les plus utilisables dans notre cas :

  • L’attention que l’on porte à l’éthique est inversement proportionnel à l’intêret que l’on porte au problème.
    • Autrement dit, si l’on profite d’un système, on va avoir du mal à le remettre en question. Remettre en question l’industrie de la viande est une tâche difficile si l’on consomme de la viande ou qu’elle est pour nous une source de revenus. On reste là dans l’idée que le changement d’habitudes doit précéder le changement moral. Une fois que l’on ne consomme plus de viande, l’aspect éthique de cette décision n’est plus qu’une évidence.
  • L’attention que l’on porte à l’éthique est inversement proportionnel à notre distance du lieu de conflit.
    • Plus une action est éloignée (physiquement ou mentalement) de nous, moins on s’en préoccupe. Voila pourquoi les abattoirs sont hors de vue du grand public. Tant que la mort des animaux reste cachée, loins de nos pensées, moins l’on a de chances de se demander si c’est une bonne chose. Les infiltrations en caméra cachée d’industries exploitant les animaux sont alors redoutables car ils détruisent cette distance.
  • L’interêt pour l’éthique augmente en même temps que le nombre de moyens disponibles et vive versa.
    • Plus il y a d’alternatives aux produits animaux, plus il est facile de prendre une décision en faveurs des animaux. A l’inverse, si des produits ne peuvent être obtenus autrement (c’était le cas de l’insuline dans le passé), il est difficile de questionner l’éthique, et encore plus d’arriver à un changement. Développer des alternatives et substituts pour tous les produits animaux et dérivés est un excellent moyen de rendre le véganisme à la portée de tous.
  • Moins la fin désirée est importante, plus il est facile d’évaluer l’aspect éthique des moyens.
    • Sensibiliser à des causes cloisonnées qui ne demandent pas un changement radical fonctionne mieux. Par exemple, une campagne contre le foie gras ne bouleverse pas la vie des gens alors qu’une campagne demandant l’arrêt total de l’exploitation animale est une demande qui semble trop irréalisable pour être seulement considérée. On privilégiera alors la première option pour avoir un impact, certes limité au foie gras, mais qui soit majoritairement adopté plutôt que de demander la lune et n’obtenir aucun soutient.
  • Tout moyen efficace est considéré non-éthique par la partie adverse.
    • C’est là un bon moyen de trouver ce qui fonctionne. Je pense notamment aux vidéos d’abattoirs qui mettent systématiquement en rogne les industriels. Plus l’opposition s’insurge, plus on lui a fait mal.

A cela s’ajoute toute une discussion sur comment mobiliser les populations opprimées pour demander une amélioration de leurs conditions. Cette partie nous intéresse moins car dans notre combat, les animaux ne peuvent être mobilisés. Il y a par contre de bons conseils pour gérer et motiver les collaborateurs.

Pour terminer, il liste des pensées sur les tactiques dont en voici quelques unes :

  1. Le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez mais aussi ce que l’ennemi pense que vous avez
  2. Ne sortez jamais de l’expérience de vos troupes pour ne pas créer de confusion
  3. Dès que possible, sortez de l’expérience de l’ennemi, justement pour créer une confusion
  4. Le ridicule est l’arme la plus puissante, on ne peut en effet pas le contre-attaquer
  5. La menace est souvent plus terrifiante que l’action elle-même
  6. Choisissez votre cible, bloquez-là, personnalisez-là et polarisez-là. Cela évite que la cible rejette la faute sur un fournisseur, un collaborateur,… mais que sa seule issue soit de prendre le pouvoir pour agir à son niveau.

 

Le livre est bien sûr beaucoup plus complet et surtout garni de récits de situations réelles qui illustrent parfaitement les possibilités qui fonctionnent pour obtenir un changement social. Les exemples donnés sont inspirants et permettent de se rendre compte de la variété d’actions possibles et efficaces.

Ce qui ressort de cette lecture c’est que les moyens qui semblent les plus efficaces sont ceux apparentés au bien-être animal. La morale, qui est l’approche abolitionniste, n’est pas de la plus grande importance pour obtenir un changement. Agir sur les autres raisons est probablement plus efficace. C’est du moins ce qui ressort de l’experience de l’auteur, mondialement connu pour avoir organisé les plus pauvres dans leur lutte et qui a par la suite formé de nombreux autres organisateurs.

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